Zürich, mardi 8 juin 2055

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Une nou­velle de Kurt Eschel, orig­inelle­ment pub­liée sur Lubric-à-brac le 5 juin 2020, dans la série “Le coro­n­avirus de la mort”.

Dans ce bref réc­it d’an­tic­i­pa­tion dystopique, l’au­teur zuri­chois abor­de de manière ludique une philoso­phie qui lui tient à coeur, l’Apocalyptisme cap­i­tal­iste.


07h31. Le tram, comme tou­jours, est bondé. Heureuse­ment j’ai trou­vé une place assise et je peux tran­quille­ment me plonger dans les dernières actu­al­ités. Hier il y a eu une échauf­fourée avec des pil­lards de Suisse romande et seule­ment deux atten­tats, qui n’ont pas été revendiqués. De toute façon, à ce stade, per­son­ne n’a cure de savoir si c’est la Soror­ité Cos­mique de Gre­ta, le Front Uni­ver­sal­iste Dégen­ré ou un énième car­tel de carno-trafi­quants qui a fait implos­er tel ou tel bâti­ment ou a lancé une attaque bac­téri­ologique ici ou là.

Je lève les yeux un instant des holo-news et laisse mon regard errer à tra­vers la vit­re blind­ée du wag­on. Le ciel est gris fon­cé, il pleut une bru­ine glacée, tout à l’air pais­i­ble dans le quarti­er en ce doux matin d’été. Aucune colonne de fumée sus­pecte à l’horizon. Pas de drones de com­bat gou­verne­men­taux fen­dant les cieux en direc­tion d’un con­flit quel­conque.

Je jure intérieure­ment: “Louis-Fer­di­nand!” Nous sommes le 8 juin, aujourd’hui. Il y a 35 ans, jour pour jour, je me pré­parais pour, je l’ignorais encore, mon dernier jour d’école. Oui, c’était bien avant les Cen­tres de For­ma­tion Multi­na­tionale. Il nous avaient dit, “Cette fois c’est bon, on peut rou­vrir les écoles à plein temps.” Ain­si que tout le reste…
A 11h du matin, le virus entrait dans sa troisième phase. Et le monde entier décou­vrait avec hor­reur que tous ces malades que l’on avait guéri ne l’étaient en fait pas. Le virus n’était pas par­ti, il avait muté, s’était replié, caché dans une sorte de stase à l’intérieur de son hôte: c’était la deux­ième phase.

Troisième phase: le virus mutant se réac­ti­vait. Doté d’un pou­voir con­tagieux iné­galé et impa­ra­ble, il trans­for­mait sa vic­time, tou­jours por­teur sain, en véri­ta­ble bombe bac­téri­ologique. Ensuite, l’infection virale cau­sait des trou­bles neu­rologiques trans­for­mant le malade en bête inhu­maine à l’agressivité sans bornes. Au bout d’une semaine, le chaos était mon­di­al. Quelques courts mois et des mil­liards de morts plus tard, tout s’était écroulé. Le monde que nous con­nais­sions avait cessé de vivre

La voix, métallique, désagréable, résonne dans ma tête: 

— Usager, vous descen­dez au prochain arrêt. Je répète, vous…
— Ça va, je sais, silence main­tenant. Il me sem­blait pour­tant avoir décon­nec­té ma neu­ro-puce du sys­tème de trans­mis­sion des trans­ports publics une fois mon bil­let validé.
— Usager, nous avons con­staté  que vous étiez très absorbé. Aus­si avons-nous jugé bon d’outrepasser votre direc­tive afin de vous informer de l’imminence de votre arrivée.
— Christ com­plo­tiste! Vous venez juste de hack­er mon cerveau! Nationale damna­tion!

Mais me voilà effec­tive­ment arrivé. Furieux, je descends du tram et pour­su­is ma route d’un bon pas. Je passe devant une con­fis­erie: “Mon­sieur Mar­tin, votre analyse chim­ique indique que notre mac­aron du mois — rhubarbe, aman­ite, choco­lat — est fait pour vous. Par­ticipez à notre con­cours et gag­nez un voy­age au Cen­tre lunaire  de détente trop­i­cale!” Et ça con­tin­ue ain­si, tout au long de mon chemin:
“Mon­sieur Mar­tin, notre nou­velle voiture sera votre nou­v­el amour. Tout le luxe et le con­fort dont vous n’avez jamais osé rêver dans un écrin ultra-sécurisé con­tre toute forme d’attaque.”
“Georges, tes don­nées indiquent que tu es stressé. Te sens-tu seul? Le ser­vice escort Eden XXX fera de toi un nou­v­el homme, plus beau, plus fort, plus sûr de lui. 20% sur les rap­ports oraux aujourd’hui!”

Et cetera, et cetera… sans inter­rup­tion… j’ai payé un bras mon blo­queur de neu­ro-pub­lic­ités et il est déjà obsolète. Pas facile de trou­ver du matériel de qual­ité. Depuis que les neu­ro-blo­queurs sont illé­gaux, le marché est totale­ment pour­ri.

Puis tout s’emballe. Une bruyante défla­gra­tion dans mon dos et un souf­fle brûlant me plaque à terre. Explo­sion. La fumée et la pous­sière brû­lent yeux, gorge et poumons. Mon sys­tème trans­met que je ne souf­fre heureuse­ment d’aucune blessure, hormis quelques ecchy­moses. J’entends des cris, je devine des gens courant en toutes direc­tions dans la fumée qui com­mence à se dis­siper. La police ne va pas tarder, on entend les sirènes.

Et comme si ça ne suff­i­sait pas, les pub­lic­ités, les pub­lic­ités qui n’arrêtent pas de martel­er mon cerveau, “Georges, le bon­heur est aus­si pour toi avec notre nou­veau cock­tail sig­na­ture: gin, méthé­drine et… notre ingré­di­ent secret!…” Et cetera, et cetera, et cetera…

Et soudain, je téle­scope bête­ment un cyborg des forces de l’ordre. En moins d’une sec­onde, le flic m’a scan­né: “Citoyen Mar­tin 309.55.733.24, votre puce d’identité est cor­rompue ou invalide et ne cor­re­spond pas à votre code géné­tique. Vous êtes en état d’arrestation. Toute ten­ta­tive de résis­tance est sanc­tion­née par la mort.”

Un heure plus tard, je sors enfin du poste. Cette fois, je suis vrai­ment en retard. Trop en retard: mon boss me noti­fie que les pontes du con­sor­tium minier ne m’ont pas atten­du, sont par­tis, et que je suis licen­cié. Non, viré. Il a dit, “Viré!”

Georges, le tra­vail ce n’est pas tout. Décou­vre le vrai sens de la vie avec la bière au jam­bon bio Weiss­müller!”
“Mon­sieur Mar­tin, voulez-vous …”

Arrêtez! Arrêtez ça! Arrêtez, arrêtez arrêtez, dément social­iste, office des impôts arrêtez! Louis-Fer­di­nand!” Je tombe bru­tale­ment à genoux, en larmes, mes ongles manu­curés labourent mon crâne jusqu’au sang, et soudain je vois, la lumière, à trois mètres droit devant, l’entrée d’un bunker de la Fédéra­tion des Ban­ques Suiss­es Inter­planètes. J’y pénètre en toute pré­cip­i­ta­tion, un dératé hagard courant de manière démen­tielle.

Plus un bruit. Plus une pub­lic­ité. Rien que le silence. Silence. Les éclairages doux et tamisés. Luxe et sécu­rité. Je choi­sis la pre­mière loge libre, m’y enferme à dou­ble-tour, et m’écroule dans l’im­mense sofa bor­deaux d’une douceur incroy­able. Enfin la paix. Soupir de con­tente­ment, mes yeux se fer­ment.

Georges, j’ai une très bonne nou­velle.” Cette fois c’est Alessa dans ma tête. Alessa est mon assis­tante ban­caire arti­fi­cielle per­son­nelle.

— Foutez-moi la paix, s’il vous plaît.
— Geeeooorges, roucoule encore Alessa, les investisse­ments dans l’industrie de l’huître ordon­nés lors de votre dernière vis­ite ont rap­porté 40’000 crédits. Et il ne s’agit que de l’huître! Le procédé d’augmentation de la radioac­tiv­ité sur les lieux de cul­ture a eu des résul­tats sur­prenants en ter­mes de pro­duc­tion. Hii­ii, j’ai pen­sé que vous voudriez fêter ça. Aus­si vous ai-je com­mandé une bouteille d’Entre-Deux-Mers et un plateau d’huîtres qui vous redonnera de l’énergie.  Le ser­vice-bot vous apportera ceci dans un instant. L’Entre-Deux-Mers a été syn­thétisé ici-même, dans nos caves. Savez-vous que nous vinifions de plus en plus? Hier encore, nous avons ici-même cloné trois nou­veaux fûts de chêne. Nous prévoyons…
— Ah mais la ferme, la ferme! Dites au ser­vice de se dépêch­er et fer­mez-la.

Silence. Je me demande quels algo­rithmes étranges par­courent Alessa en ce moment alors que je viens de l’interrompre de manière si peu cav­al­ière.
— Alessa, je…
— Le départe­ment design m’a con­fec­tion­né plein de nou­velles tenues. Hii­i­i­i­i­i­i­i­ii, je suis si impa­tiente de vous les mon­tr­er! M’autorisez-vous à pass­er en mode holo­gramme?

Tout, absol­u­ment tout, avance, lente­ment mais sûre­ment, vers sa pro­pre destruc­tion sur cette foutue planète. Mais il est exclu que je parte sur Mars — ni même sur la Lune d’ailleurs — tant que les Ban­ques Suiss­es Inter­planètes, mes béné­fices et Alessa tien­nent bon.


Kurt Eschel est copy­writer chez Fly­er­mann

Image: © Lubric-à-brac