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Apéro, liberté

Rendez-nous nos bistrots !

Par chez nous on a la cul­ture de l’apéro. Dans le sang et les tripes, parce qu’on la chope tout gamins. L’apéro, c’est ce moment où les grands lâchent le truc, ils vont par­ler fort et rire de leurs paroles fortes de grands pour­tant si ennuyeuses. Ils vont nous prier très sérieuse­ment de leur foutre la paix afin de pou­voir se livr­er à cette activ­ité en toute quié­tude. Ils nous chas­sent preste­ment, les bras chargés de choco­lat, viande séchée, pop-corn et cit­ron­nade.
L’en­fant saisit au vol cette belle énergie adulte et absconse mais pour une fois totale­ment alignée sur son idéal de joie ludique per­pétuelle. Il sait que ça va dur­er des heures. Sen­ti­ment d’é­ter­nité, forge de l’im­muable. Mille jeux à inven­ter encore. Son âme et ses inten­tions sont pures. En cet instant pré­cis, le cos­mos le lui rend bien. C’est l’essence même de la lib­erté qui s’en vient illu­min­er le cœur puéril. N’ou­blie pas de faire un tour par l’écurie, ramass­er des crottes de bique pour en rem­plir les chaus­sures de Tata Pâquerette.
Passent les années, reste l’e­sprit de l’apéro. Alors quand sonne le glas de la journée du tra­vailleur, c’est l’ap­pel de l’apéro qui emplit son âme de son chant joyeux.
Par quel est­a­minet com­mencer ? Bien décidé à boire jusqu’au bout de la nuit ou à retrou­ver ses pénates après une eau minérale et un médoc pour la tête, le tra­vailleur sait que son plan est improb­a­ble. Tout arrive tou­jours à l’apéro. On y croise son ami, on y toise son enne­mi. Le cul du notable repose sur le même bois que celui de l’ou­vri­er assis à la Table des Menteurs. Un chanteur de black met­al local taille le bout de gras avec un cou­ple de retraités. Une dame hon­or­able impres­sionne des petits cons étu­di­ants. Un homme-soja y perd sa copine. Les grandes idées comme les petites sot­tis­es s’y font et s’y défont. Affaires de flouze et his­toires d’amour ou de cul y pren­nent le large ou vien­nent s’y échouer. Pas de flics, pas de col­lègues de merde, pas de caméra, pas de bal­ai dans le cul, pas de kebab, pas de R’n’B, pas d’écrans.
L’homme souri­ant marche l’al­longe enjouée, direc­tion le bistrot.
Non. Merde : l’homme souri­ant mar­cha l’al­longe enjouée… parce qu’au­jour­d’hui d’iniques décideurs aux som­bres inten­tions main­ti­en­nent nos bistrots fer­més. En ver­rouil­lant nos bistrots, vous bâil­lon­nez votre pro­pre peu­ple, et c’est ain­si la res pub­li­ca même que vous tuez à petit feu traître. Ce que vous appelez le “Mir­a­cle de Mouti­er” n’est rien d’autre que la réal­ité qui vous recrache à la gueule les saloperies anx­iogènes sci­en­tifique­ment infondées, mais si utiles pour nous opprimer, dont vous nous abreuvez.

Ren­dez-nous nos bistrots, salauds !


Ren­dez-nous nos bistrots !” est ini­tiale­ment paru dans Mau­dit! Mag­a­zine no. 7.

Rendez-nous nos bistrots : apéro, liberté !
Omega Kekerasan