Par chez nous on a la culture de l’apéro. Dans le sang et les tripes, parce qu’on la chope tout gamins. L’apéro, c’est ce moment où les grands lâchent le truc, ils vont parler fort et rire de leurs paroles fortes de grands pourtant si ennuyeuses. Ils vont nous prier très sérieusement de leur foutre la paix afin de pouvoir se livrer à cette activité en toute quiétude. Ils nous chassent prestement, les bras chargés de chocolat, viande séchée, pop-corn et citronnade.
L’enfant saisit au vol cette belle énergie adulte et absconse mais pour une fois totalement alignée sur son idéal de joie ludique perpétuelle. Il sait que ça va durer des heures. Sentiment d’éternité, forge de l’immuable. Mille jeux à inventer encore. Son âme et ses intentions sont pures. En cet instant précis, le cosmos le lui rend bien. C’est l’essence même de la liberté qui s’en vient illuminer le cœur puéril. N’oublie pas de faire un tour par l’écurie, ramasser des crottes de bique pour en remplir les chaussures de Tata Pâquerette.
Passent les années, reste l’esprit de l’apéro. Alors quand sonne le glas de la journée du travailleur, c’est l’appel de l’apéro qui emplit son âme de son chant joyeux.
Par quel estaminet commencer ? Bien décidé à boire jusqu’au bout de la nuit ou à retrouver ses pénates après une eau minérale et un médoc pour la tête, le travailleur sait que son plan est improbable. Tout arrive toujours à l’apéro. On y croise son ami, on y toise son ennemi. Le cul du notable repose sur le même bois que celui de l’ouvrier assis à la Table des Menteurs. Un chanteur de black metal local taille le bout de gras avec un couple de retraités. Une dame honorable impressionne des petits cons étudiants. Un homme-soja y perd sa copine. Les grandes idées comme les petites sottises s’y font et s’y défont. Affaires de flouze et histoires d’amour ou de cul y prennent le large ou viennent s’y échouer. Pas de flics, pas de collègues de merde, pas de caméra, pas de balai dans le cul, pas de kebab, pas de R’n’B, pas d’écrans.
L’homme souriant marche l’allonge enjouée, direction le bistrot.
Non. Merde : l’homme souriant marcha l’allonge enjouée… parce qu’aujourd’hui d’iniques décideurs aux sombres intentions maintiennent nos bistrots fermés. En verrouillant nos bistrots, vous bâillonnez votre propre peuple, et c’est ainsi la res publica même que vous tuez à petit feu traître. Ce que vous appelez le “Miracle de Moutier” n’est rien d’autre que la réalité qui vous recrache à la gueule les saloperies anxiogènes scientifiquement infondées, mais si utiles pour nous opprimer, dont vous nous abreuvez.
Rendez-nous nos bistrots, salauds !
“Rendez-nous nos bistrots !” est initialement paru dans Maudit! Magazine no. 7.

